Axe 2 :

POUVOIRS : Espaces de pouvoir et constructions territoriales

 Coordonnatrice de l’axe : Agnès BERENGER (PR, Université Paul Valéry-Montpellier 3)

  

Les questions liées aux pouvoirs et aux constructions des espaces méditerranéens deviennent une priorité dans le cadre des problématiques actuelles de recherche. Le monde ancien, laboratoire d’expérimentation de formes plurielles d’organisation sociale et politique, fournit un cadre privilégié pour l’étude des pouvoirs qui ont structuré les hommes et les territoires. Ces expériences du passé participent directement aux questionnements les plus récents en matière de gouvernance et de développement durable des territoires de la Méditerranée.

L’état de la recherche actuelle nationale et internationale souligne, d’une part, l’avancée considérable des études portant sur ces thématiques, d’autre part, la complexification des problématiques qui accompagne cet essor de la recherche. Les axes d’étude nouvellement développés, la nature des débats en cours et les lacunes qui émergent dans la documentation disponible expliquent la mise en place d’un programme de recherche conçu dans le temps long et à une échelle méditerranéenne. Ce programme vise à amplifier la documentation existante à partir de la production de nouvelles données archéologiques, historiques, géographiques et environnementales ; à mettre en œuvre des outils de recensement, de traitement et d’analyse de la documentation ; à élargir les axes de réflexion et les pistes de recherche et à développer des nouvelles approches d’étude qui soient en mesure de contribuer au renouvellement indispensable de la recherche.

Les objectifs scientifiques de cet axe de recherche sont réunis autour de trois pôles :

- les lieux de pouvoir

- les constructions territoriales

- les modalités d’expression du pouvoir dans l’espace

 

Les lieux de pouvoir

Les premières sociétés complexes ont organisé et structuré les espaces méditerranéens à partir d’un réseau d’établissements qui, en raison de leur position au sommet de la hiérarchie du peuplement, concentrent le pouvoir. Les formes, les fonctions et l’envergure de ces lieux de pouvoir sont extrêmement variées, tout comme la durée de vie et l’empreinte laissée dans l’organisation des sociétés et des espaces. Les raisons de l’effondrement de certains modèles culturels permettent d’approfondir l’analyse des conditions de gouvernance, d’adaptabilité et de survie d’un certain nombre de formations sociales et territoriales anciennes. Parallèlement, l’appréhension des dynamiques et des évolutions des pouvoirs qui ont réussi à organiser et à structurer durablement les territoires livre des informations de première importance sur les capacités d’adaptation et de transformation de certains modèles historiques. L’objectif est de réunir autour de cette thématique des spécialistes des mondes anciens (du Néolithique aux périodes historiques) et des sciences de la nature, de façon à définir des cas d’étude ciblés où la recherche collective sera privilégiée.

Modèle incontesté de civilisation dans l’Antiquité, le système de la ville et de la cité, deux notions qui ne se recouvrent pas complètement, a réussi à s’imposer durablement dans le temps et dans l’espace méditerranéen, comme base de l’organisation sociale, politique et territoriale. Le succès de la formule, ainsi que son fort enracinement méditerranéen et européen, explique, plus tardivement, sa diffusion à une échelle mondiale dans le contexte de la colonisation de l’époque contemporaine. Si la ville constitue l’un des apports les plus originaux et les plus marquants de la Méditerranée ancienne, la question de l’émergence du fait urbain est encore controversée, tout comme les modèles de ville développés dans des contextes culturels et chronologiques divers. En effet, la question de la ville ne se pose pas dans les mêmes termes en Protohistoire et pour les périodes historiques, aussi bien en ce qui concerne le processus d’urbanisation que la définition même de la notion de ville. La confrontation des approches proposées et l’analyse des éléments constitutifs et fonctionnels mis en exergue pour expliquer le fait urbain deviennent indispensables pour faire avancer les débats en cours.

L’ouverture d’un certain nombre de fenêtres d’étude dans différents espaces méditerranéens permettra d’approfondir l’enquête, dans le but de discerner les modalités et les temps dans la construction urbaine. Les résultats des opérations archéologiques en cours au sein de l’UMR-5140, centrées sur la Méditerranée nord-occidentale, seront mis à contribution, car ils assurent le renouvellement nécessaire de la documentation. Parallèlement, plusieurs équipes des centres de recherche concernés peuvent être mobilisées pour établir une typologie des modèles archéologiques et historiques de ville qui ont existé sur le pourtour méditerranéen. Cet effort de classement sera fondé à la fois sur des critères chronoculturels et fonctionnels. L’étude sera menée par époque et par zone géographique, l’objectif étant de mieux caractériser les réalisations urbaines dans le temps et dans l’espace. Les spécificités des aires culturelles concernées seront donc appréhendées par ce qui en fait à la fois un trait distinctif et unificateur : la réalité urbaine.

 

Les constructions territoriales

Les lieux de pouvoir sont au centre d’un dispositif de contrôle et de gestion des espaces environnants, dont l’ampleur spatiale, l’incidence économique, et la construction sociale et politique varie considérablement de la Préhistoire à l’Antiquité classique.

Les dynamiques des habitats et des territoires permettent d’appréhender les systèmes de peuplement et les modalités de construction, dans un premier temps, des espaces vivriers, qui définissent l’étendue territoriale gérée par les communautés encore peu structurées du Néolithique et du début de l’âge du Bronze des régions de l’Occident méditerranéen. L’approche du territoire se complexifie considérablement, à la même époque, en Méditerranée Orientale ou encore, un peu plus tard, dans l’Europe de l’âge du Fer, en raison de l’émergence de réseaux de peuplement de plus en plus hiérarchisés qui, au territoire vivrier, ajoutent une emprise territoriale qui traduit la délimitation progressive de territoires politiques, dans le cadre de systèmes de chefferies ou d’états archaïques. Ces évolutions, riches en renseignements à propos des sociétés et des constructions territoriales, permettent aussi de cerner les conditions d’exploitation et de mise en valeur des terres, d’approcher les rapports des sociétés aux milieux environnants et l’anthropisation progressive des territoires. Ces questions, particulièrement développées ces dernières décennies grâce à la production de nouvelles données archéologiques et à l’application de méthodologies fondées sur l’analyse spatiale, méritent des mises en perspective à une échelle méditerranéenne. Le but est de saisir les particularités spatio-temporelles, mais surtout les grandes lignes de l’évolution des sociétés, afin de caractériser des comportements qui, tout en étant d’une grande diversité, dessinent des trajectoires plus ou moins homogènes.

Dans le cadre de cette problématique sur les constructions territoriales, le fait urbain comporte l’affirmation d’une structure et d’une identité civique qui a progressivement bouleversé les schémas précédents d’organisation. Des couronnes successives dessinent l’emprise de l’intervention urbaine sur les territoires et permettent d’identifier les échelles d’action dans la construction des territoires politiques. Ces espaces individualisés ont été différemment traités et étudiés dans les programmes récents. Si la recherche conduite ces dernières décennies a vu l’explosion des études sur les paysages agraires, il n’en est pas de même pour la proche périphérie des villes, soit la « banlieue ». À l’image des géographes, qui s’intéressent au phénomène de la périurbanisation, les études les plus récentes remettent à l’honneur les marges de la ville ancienne, circonscrite le plus souvent par une fortification. Dans cet espace extérieur, extra muros, sont fixés les usages et les fonctions complémentaires, étroitement liés à la vie urbaine, témoignant de la réalité élargie de la ville ancienne. Un programme de recherche novateur sera développé autour de cette thématique, destiné à caractériser dans le temps et dans l’espace le phénomène de périurbanisation qui accompagne l’affermissement des créations urbaines. Ce programme est préfiguré par un projet en cours qui lie les équipes participant au Labex à la Maison des Sciences de l’Homme de Montpellier.

Urbanisation et ruralisation sont au cœur de la recherche actuelle sur la ville contemporaine, des notions transposables aux mondes anciens et à même de favoriser l’étude des complémentarités spatiales et territoriales en matière d’aménagement, de morphologie, d’occupation et d’exploitation. L’espace rural et les paysages agraires ont bénéficié d’études novatrices en raison principalement de l’amplification de la documentation matérielle et textuelle disponible. Cette recherche, en plein essor, sera poursuivie, avec une volonté de prendre en compte toutes les formes d’organisation de l’espace (du travail de plantation aux structures les plus complexes, qu’elles soientagraires ou d’habitat). Cette recherche, nourrie dans le cadre de la Méditerranée Occidentale et Orientale de grands programmes archéologiques et de travaux interdisciplinaires, permettra développer des outils de modélisation économique.

Les espaces s’emboîtent à l’intérieur de territoires politiques qui définissent des formes politiques simples (territoires civiques) ou complexes (royaumes et empires), mouvantes dans le temps au fil de restructurations successives qui rythment les différentes périodes historiques.

 

Les modalités d’expression du pouvoir dans l’espace

La maîtrise d’espace urbain et périurbain constitue un des enjeux majeurs pour le ou les pouvoirs qui s’en disputent le contrôle et qui doivent le marquer de leur empreinte. Il s’agit donc d’étudier l’ensemble des procédés par lesquels les pouvoirs impriment leur marque sur le territoire.

La présence du pouvoir dans la ville s’exprime d’abord par la prise de contrôle de certains espaces stratégiques, qu’ils soient aux marges du territoire (on peut penser aux forteresses comme aux sanctuaires périurbains), qu’ils servent à délimiter précisément l’espace urbain (palissades, fossés, murailles) ou qu’ils se situent au cœur de la ville (qu’il s’agisse du palais ou du Temple dans les civilisations proche-orientales, de l’agora ou du forum dans le monde gréco-latin). On pourra ainsi étudier les grandes (sans oublier les plus petites) opérations de bornage et d’urbanisme, le contexte juridique qui présidait à ces programmes de constructions, en particulier les procédures d’expropriation et de lotissement, le financement de tous ces projets qui témoignent d’une intervention du pouvoir.

D’autre part, la prise de contrôle du territoire s’appuie également sur un affichage du pouvoir dans ces espaces stratégiques, où s’affrontent parfois plusieurs pouvoirs. On pense ainsi à la parure monumentale des villes qui sert non seulement à afficher la présence et la puissance du pouvoir, mais aussi à revendiquer une appartenance à une civilisation et/ou des particularismes locaux. L’organisation des espaces publics et religieux relève bien d’une tentative de prise de contrôle par un pouvoir, que celui-ci soit local ou plus lointain ; elle traduit souvent des luttes d’influences politiques, économiques et/ou culturelles, dont les enjeux dépassent très largement la « simple » question de l’aménagement urbain.

Dans nombre de civilisations de la Méditerranée ancienne, la lecture que le/les pouvoir(s) voulai(en)t donner de l’espace public était indiquée par les inscriptions qui accompagnaient la parure monumentale des villes. Le texte vient alors à l’appui du monument pour inscrire de manière claire et durable le message que le pouvoir désire délivrer. Les inscriptions constituent donc à leur tour un moyen d’inscrire le pouvoir dans la ville et dans le territoire.

Enfin le pouvoir s’affiche dans la ville dans le cadre de nombreuses cérémonies publiques qui constituent autant d’événements au sens plein du terme : les fêtes religieuses, et en particulierles processions, montrent une volonté de s’approprier un espace ; les cérémonies de triomphe, les entrées solennelles, royales ou impériales, les visites princières participent de leur côté, du même souci d’utiliser l’espace urbain pour montrer la puissance du pouvoir qui reçoit et la reconnaissance du pouvoir qui est reçu, dans le cadre d’un dialogue entre différents pouvoirs complémentaires ou concurrents.